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Hommage à Pierre Tchernia

Hommage à Pierre Tchernia, Monsieur Cinéma

Scénariste, réalisateur, acteur mais aussi pionnier de la télévision, Pierre Tchernia dit « Monsieur Cinéma », vient de nous quitter le 8 octobre 2016 à l’âge de 88 ans.

Notre tristesse est d’autant plus grande que sans lui, CineComedies n’existerait pas. Ses émissions de télé, notamment Mardi Cinéma [voir le Best-of de l’émission ci-dessous], n’ont pas seulement bercé notre jeunesse, elles nous ont largement inspiré, influencé dans notre passion du cinéma. Lui-même cinéaste, auteur et comédien occasionnel, Pierre Tchernia a toute sa vie incarné une certaine idée de la cinéphilie, basée sur un respect du cinéma populaire de qualité, et mettant en lumière les artistes de ce métier avec une bienveillance inégalée.

80 grands succès du cinéma comique français de Pierre Tchernia avec la collaboration de Jean-Claude Romer (Casterman, 1988)Avant la parution de notre ouvrage Les Comédies à la française, 250 films incontournables du cinéma comique français en 2011, le seul livre traitant du sujet était signé… Pierre Tchernia : 80 grands succès du cinéma comique français (Casterman, 1988). Son attachement à la comédie n’est pas étonnant si on relit Mon petit bonhomme de chemin, sa première autobiographie parue en 1975 aux éditions Stock : « Les spectacles qui ont le plus enchanté mon enfance, bien sûr, ce sont les films comiques. Ma première révélation fut Charlot machiniste. J’étais assis entre mon frère et ma sœur, et je riais tellement que je donnais des coups de pied dans le fauteuil placé devant moi. Il s’y trouvait un monsieur furieux qui se retournait en hurlant : « Arrêtez cet enfant ! », et qui finit par changer de place. (…) Buster Keaton et Laurel et Hardy, je ne les ai jamais rencontrés. Mais ça ne me manque pas trop, je les connais si bien, ce sont mes copains les plus intimes. Quand je projette leurs aventures avec mon petit cinéma, chez moi, j’ai un peu le sentiment de me passer des films de famille. »

La Belle Américaine (Robert Dhéry, 1961)
Carambolages (Marcel Bluwal, 1963)
Allez France ! (Robert Dhéry, 1964)

Dans les années 1960, Pierre Tchernia participe à l’écriture de cinq comédies : La Belle Américaine (Robert Dhéry, 1961), Carambolages (Marcel Bluwal, 1963), Allez France ! (Robert Dhéry, 1964), Le Petit Baigneur (Robert Dhéry, 1968) et Trois hommes sur un cheval (Marcel Moussy, 1969).

Le Petit Baigneur (Robert Dhéry, 1968)
Trois hommes sur un cheval (Marcel Moussy, 1969)
Le Viager (Pierre Tchernia, 1972)

Puis, dans les années 1970,  il réalise quatre long-métrages, qui sont quatre comédies : Le Viager (1972), Les Gaspards (1974), La Gueule de l’autre (1979) et Bonjour l’angoisse (1988).

Les Gaspards (Pierre Tchernia, 1974)
La Gueule de l'autre (Pierre Tchernia, 1979)
Bonjour l'angoisse (Pierre Tchernia, 1988)

Écrit avec René Goscinny, Le Viager permet à Pierre Tchernia de réaliser son premier long-métrage. Souhaitant s’entourer d’amis, il propose le rôle principal à Robert Dhéry, qui décline l’offre et suggère Michel Serrault, qui accepte. Quand le comédien demande à son metteur en scène si son personnage est naïf ou sournois, Tchernia lui répond : « Nul ne le sait et on ne dit rien au spectateur. Tu joues merveilleusement les personnages ambigus, je te laisse faire… ». Et en effet le comédien déroute : « Même dans les scènes où l’on est obligé de croire à sa roublardise, il y a un peu de naïveté, et dans les scènes où l’on croit à sa naïveté, il y a un peu de roublardise. » explique le cinéaste. Pour mieux se glisser dans la peau de Martinet, Serrault pense à sa grand-mère, à qui il faisait des farces dans sa jeunesse. Le comédien pousse le vice jusqu’à réclamer un faux nez, histoire d’épaissir un peu son visage. Le responsable des prothèses en caoutchouc s’exécute. Le tournage dure deux mois : quatre semaines à Saint-Tropez et quatre à Paris. Goscinny s’arrange pour être sur le plateau chaque jour, retravaillant avec Tchernia certains dialogues quand c’est nécessaire. Toute l’équipe est composée d’amis du cinéaste. Ainsi on retrouve le compositeur Gérard Calvi, fidèle de la bande à Dhéry. Les comédiens, tous issus du cabaret s’entendent à merveille sous la baguette du chef d’orchestre, l’ami Pierre. Michel Galabru, dont c’est l’un des films préférés, interprète un con d’anthologie avec une finesse remarquée par la critique de l’époque. À sa sortie, le film est un immense succès public qui attire 2.191.183 spectateurs dans les salles de l’Hexagone.

Regardez ici la vidéo du 2 janvier 1972 de Pierre Tchernia parlant du Viager

Pierre Tchernia et Michel Serrault sur le tournage du Viager

Pour son deuxième long-métrage intitulé Les Gaspards, Tchernia écrit presque seul. « Dans le scénario du Viager, explique le cinéaste, il y avait une séquence de visite des catacombes qui n’a finalement jamais été tournée. » (…) Je me suis dit que ce serait excitant de tourner dans un lieu pareil. Le thème du film est venu de là : un ministre des Travaux publics, d’une activité fébrile, ouvre des chantiers dans tout Paris. Mais un groupe d’amateurs de silence et de musique, qui vit dans le sous-sol, s’oppose aux travaux de toutes ses forces. » N’aimant pas le sujet, Goscinny apporte malgré tout ses précieux conseils, notamment durant le montage. Tourné au Nord-est de Paris dans les sous-sols de Livry-Gargan, le film réunit Michel Serrault, Philippe Noiret, Michel Galabru, Charles Denner, ainsi qu’une pléïade de seconds rôles savoureux : Gérard Depardieu, Chantal Goya, Roger Carel, Hubert Deschamps, Jean Carmet, Annie Cordy, Bernard Lavalette, Jacques Legras, Robert Rollis, Gérard Hernandez, etc. À sa sortie, le film n’attire que 806.121 spectateurs mais devient culte au fil des ans.

Regardez ici la vidéo du 23 février 1974 de Pierre Tchernia et Michel Galabru parlant des Gaspards

Michel Galabru, Pierre Tchernia et Philippe Noiret sur le tournage des Gaspards / Photo tirée de Magic Ciné de Pierre Tchernia (Fayard, 2003) - DR

En 1979, Pierre Tchernia tourne son troisième film La Gueule de l’autre et reconstitue le duo Poiret-Serrault. Le film puise son inspiration dans Opération Lagrelèche, une pièce écrite par Poiret et Serrault et montée au Théâtre Fontaine en 1968. Dans celle-ci, un producteur de cinéma, dont la vedette est décédée au cours du tournage, se voit contraint de faire appel à un sosie pour terminer le film. Tchernia et Jean Poiret décident de transposer l’action dans le monde politique français, alors en pleine préparation des élections présidentielles de 1981. En filmant l’action avec deux caméras au lieu d’une, le cinéaste parvient à mettre en boîte plus facilement les improvisations et le cabotinage de haut niveau des duettistes de la loufoquerie et de l’absurde. Un million de spectateurs se précipitent dans les salles voir le seul film tourné par Poiret et Serrault dont Poiret soit l’auteur.

Presque dix ans plus tard, Pierre Tchernia revient à la mise en scène avec Bonjour l’angoisse. [Regardez ici Pierre Tchernia présenter le film et évoquer l’évolution de la télévision, le cinéma de son enfance et la célébrité.] Même si Michel Serrault est à nouveau de l’aventure, ce quatrième long-métrage est un échec commercial (381.506 entrées lors de sa sortie) et reste sa dernière réalisation pour le grand écran.

Tournage de Bonjour l’angoisse

Cinéphile intarissable, ami exemplaire, collaborateur fidèle, Pierre Tchernia a contribué à (re)donner ses lettres de noblesse à la Comédie à la française, d’une part grâce à la richesse de son œuvre de scénariste et metteur en scène au service de la comédie, d’autre part grâce à ses émission sur le cinéma qui ont imprégné la mémoire de milliers de cinéphiles : Septième art, septième case (1966-1967), Monsieur Cinéma (1967-1972 et 1975-1980), Jeudi Cinéma (1980-1981), Mardi Cinéma (1982-1987).

En 1998, à l’occasion de la sortie d’un album consacré aux musique de Gérard Calvi intitulé… « Monsieur Cinéma », Pierre Tchernia racontait à Stéphane Lerouge sa collaboration avec son ami compositeur :

« J’ai bien aimé l’année 1948 : j’avais vingt ans, je sortais de l’École de Cinéma et Photographie et je faisais le comédien. Je jouais avec la Compagnie Michel de Ré La Tour Eiffel qui tue, avec une spirituelle musique de Georges Van Parys, le tout premier compositeur que j’ai eu l’occasion d’approcher. Je suis ensuite entré au Club d’Essai de Jean Tardieu, studio de radio où tous les jeunes auteurs, compositeurs et comédiens pouvaient s’exprimer librement. C’est là que j’ai rencontré Gérard Calvi, alors en pleine floraison musicale, grâce au foudroyant succès musical de Branquignol de Robert Dhéry, monté en avril 1948 au Théâtre La Bruyère. On a du mal aujourd’hui à imaginer le retentissement de Branquignol : c’était la découverte d’un burlesque à la française, d’une nouvelle génération de comédiens (Jean Carmet, Jacques Legras, Christian Duvaleix…), à travers un spectacle où tout était conçu pour ne pas fonctionner, avec un sens du gag et un usage des acteurs d’une grande qualité.
Ma première impression de Gérard Calvi, c’est son statut hors-normes. Il sortait du Conservatoire, il était Prix de Rome et, en même temps, il avait en lui une capacité de drôlerie, d’anti-conformisme. On dit parfois : « Il est possible de transgresser les règles mais à condition de les connaître. » Tout Calvi est là : maîtrisant parfaitement les lois de l’écriture musicale, il peut, grâce à son éducation classique, se permettre d’être différent, cocasse, comique, d’avoir une approche non-conventionnelle. Gérard est un compositeur sérieux qui ne s’est jamais pris au sérieux.
En 1948, par son intermédiaire, j’ai donc fait la connaissance de Robert Dhéry, de Colette Brosset et de toute la famille Branquignol au Théâtre La Bruyère. De là est née une longue histoire d’amitié qui, des années durant, m’a amené à écrire avec Dhéry La Belle Américaine, Allez France ! et plusieurs programmes de télévision.

Louis de Funès, Pierre Tchernia et Robert Dhéry sur le tournage de La Belle Américaine (1961) - Photo © Bui

Au-delà, je suis resté fidèle à l’ami Calvi, tant pour mes réalisations cinéma et télé que pour les indicatifs de mes émissions, à commencer par Monsieur Cinéma que j’ai animé pendant vingt ans avec Jacques Rouland. Parfois, devant certains génériques, les gens s’exclament : « Ce sont toujours les mêmes qui travaillent ensemble ! » Mais bien sûr ! Pour quelles raisons devrait-on casser ce qui fonctionne ? Si vous avez la chance d’entretenir des rapports d’affection et de compréhension réciproque avec un compositeur, votre envie est très simple : continuer à avancer ensemble, à approfondir une relation, à creuser un même univers tout en se renouvelant à chaque fois.
Monsieur Cinéma, les musiques de films de Gérard Calvi Ce type de fidélité vous permet également d’impliquer le compositeur en amont dans la création, c’est-à-dire dès le développement du scénario. Gérard Calvi a ainsi suivi très tôt l’élaboration du Viager, écrit avec notre ami commun René Goscinny. Pour moi, le personnage central du film était le mas provençal de l’increvable Martinet (Michel Serrault), point de convergence et objet de tous les enjeux. Et, pour donner une identité à cette maison, je voulais un thème clair, touchant… et intemporel, puisque le film court de 1930 à 1970. Calvi m’a lancé : « Quel instrument entends-tu ? » En pensant à un célèbre concerto de Mozart, je lui ai répondu : « Une flûte, évidemment ! » Il me semble qu’une masse orchestrale d’où se détache une flûte correspond à l’idée d’une maison survolée par un oiseau. Voilà donc la génèse du thème du Viager, l’une de mes compositions favorites de Gérard car elle apporte un contrepoint de naïveté, de poésie à cette histoire assez cruelle où l’on cherche par intérêt à provoquer la mort.
La musique représente un élément important de ma vie. Elle est à la fois une joie… et un remord, dans la mesure où je n’ai jamais joué d’un seul instrument. Devant un piano, ma passivité est horriblement frustrante. Je ne peux rien faire, sinon balayer la gamme sur un doigt ! (rires) C’est là que Gérard Calvi prend toute sa place : il m’a permis de concrétiser mes envies musicales. Pour Les Gaspards, il m’a écrit une marche brillante renforçant le caractère actif, déterminé de Michel Serrault ; dans Bonjour l’angoisse !, en adéquation avec les échappées oniriques, le thème s’oriente vers une couleur jazz et rétro. Depuis des années, je le vois mettre au monde des musiques dont je ne suis pas le père mais auxquelles je rêvais en silence. Cet homme selon mon cœur ressemble terriblement à mon double musical. »

Pierre Tchernia - photo DR

Pierre Tchernia, c’était un visage mais aussi et surtout une voix. Quel plaisir de réentendre le timbre si particulier de l’ami Pierre dans cet entretien qu’il accorda en 1996 à Stéphane Lerouge à l’occasion de la sortie de l’album Astérix au cinéma (PlayTime/FGL) contenant les musiques des six films d’animation du célèbre Gaulois en CD (Astérix le Gaulois, Astérix et Cléopatre, Les Douze travaux d’Astérix, Astérix et la surprise de César, Astérix chez les Bretons et Astérix et le coup du menhir) :

Merci pour tout, Monsieur Cinéma !

par Jérémie Imbert

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