Hommage à Jean-Paul Rappeneau

Hommage à Jean-Paul Rappeneau

Après plusieurs films comme scénariste (Signé Arsène Lupin d’Yves Robert, Zazie dans le métro de Louis Malle, L’Homme de Rio de Philippe de Broca), Jean-Paul Rappeneau s’impose comme un cinéaste majeur dès La Vie de château en 1965, comédie à la perfection millimétrique. Il y étrenne un principe qu’il développera par la suite : les trajectoires individuelles de personnages pris dans une course, dans un mouvement qui les dépasse, celui de l’Histoire. Ce seront donc le débarquement en Normandie (La Vie de château), la bataille de Valmy (Les Mariés de l’an II), le siège d’Arras (Cyrano de Bergerac), l’exode du printemps 1940 (Bon voyage).

« Souvent, précise Rappeneau, il me vient à l’esprit la phrase de Romain Gary : « Ce qui caractérise la grâce, c’est le mouvement. » Étymologiquement, le cinématographe, c’est l’« écriture du mouvement ». Les films qui m’ont accroché dans ma formation de cinéphile et de futur réalisateur sont les comédies américaines. Elles m’ont appris que le mouvement doit exprimer un sen­timent et réclame d’être juste. Voilà donc ce après quoi je cours depuis des années : la justesse du rythme et du sentiment. »

À bien des égards, Cyrano marque l’un des sommets du cinéma de Rappeneau : dramatiquement et visuellement, il signe son premier grand projet opératique, film-blason de la culture française à travers le monde. Metteur en scène de l’élégance, de la pulsation rythmique, de la virtuosité, Rappeneau est l’auteur d’une œuvre rare, dans tous les sens de l’adjectif : en cinquante-cinq ans, ce cinéaste aux récits si véloces a seulement tourné huit films, dont six comédies, certaines déjà auréolées du statut de classique. En 2015, son dernier opus, Belles familles, tresse les destins croisés de huit personnages principaux, sur les thèmes de la mémoire, de la fratrie, de l’intime dans une culture mondialisée. Souvent cité en référence par les nouvelles générations, Jean-Paul Rappeneau nous lègue une œuvre à la fois personnelle et extrêmement exigeante, notamment dans l’art de la comédie, un genre qu’il a emmené très loin, très haut. Comme une confirmation de l’aphorisme de Jean Rochefort : « La comédie, ça se vouvoie. »

par Stéphane Lerouge

Jean-Paul Rappeneau au Festival CineComedies 2020 - © Sabrina MariezInvité d’honneur du Festival CineComedies 2020,
Jean-Paul Rappeneau se confiait à Jérémy Joly

Jean-Paul Rappeneau et le livre "Les Comédies à la française" en 2011 - © Jérémie ImbertPour cette troisième édition, le Festival CineComedies a organisé une projection de vos deux premiers films ainsi qu’une masterclass. Est-ce que c’est une marque d’attention qui vous touche ?
Jean-Paul Rappeneau : Oh oui ! Jérémie Imbert, l’un des deux créateurs du festival, avait parlé de mon premier film dans son livre Les Comédies à la française. Je voyais qu’il connaissait La Vie de château par cœur. Ce sont des choses qui m’ont toujours touché, même avec l’âge venant. Mais la situation sanitaire est tellement particulière… J’espère qu’il y aura des gens pour venir voir les films et écouter mon dialogue avec Stéphane Lerouge, qui est un grand ami.

Vous commencez votre carrière au moment de la Nouvelle Vague, est-ce que c’est un mouvement cinématographique qui vous intéressait ?
Générationnellement, oui. Nous étions très jeunes. Il y avait des bandes, comme vous le savez. En réalité, tous ces garçons, je les connaissais. On se croisait dans des projections, on savait qui allait faire son premier film, même si ce n’était pas une compétition. Claude Chabrol, par exemple, que je ne connaissais pas beaucoup, a tourné dans la Creuse Le Beau Serge. Les rushes étaient développés à Paris et Chabrol avait demandé à quelques uns d’aller voir ces rushes au laboratoire. Il nous téléphonait ensuite pour savoir si cela nous plaisait, s’il n’y avait pas de fautes. Il y avait aussi Louis Malle qui est devenu un grand ami. Tous ces premiers films se faisaient et ensuite sortaient au cinéma. Durant cette époque, au début des années 1960, chaque semaine sortait un premier film. Il y avait une atmosphère particulière dont j’ai un très bon souvenir.

Dans votre premier film, La Vie de château, comment vous est venue l’idée de parler de la Seconde Guerre mondiale et du Débarquement, un sujet assez lourd, sur un ton léger ?
Quand tous ces premiers films sont sortis, dont certains ont été réalisés par des metteurs en scène qui sont devenus par la suite des grands cinéastes, je ne voyais rien de ce que j’avais envie de faire. Je ne voulais pas faire un film qui se passait à Paris, peut-être parce que je suis moi-même un provincial. Pendant la guerre, en ville, il y avait des bombardements. On se réfugiait dans une ferme, où il y avait des histoires entre les allemands et les maquisards. Je savais que je voulais faire un film qui se déroule à la campagne et pendant cet été 1944, lors de la Libération. C’est ce que j’ai expliqué à Alain Cavalier qui est venu travailler avec moi. Je n’avais pas des idées très claires, sauf ce que je viens de vous dire et qu’une fille habiterait un château. Le ton de la comédie que le film possède n’est venu qu’en écrivant avec Alain Cavalier. Cela aurait pu être un film de plus sur la Résistance. J’ai discuté avec Alain, je me suis mis au travail et quelques jours plus tard, il m’a appelé. Je lui ai dit ce que j’ai découvert : « Les scènes me font rire ! ». Ce n’était pas prévu, cela devait être un film plus grave. Alain m’a dit de continuer. J’ai donc découvert la comédie en écrivant.

Comment s’est déroulée la suite du travail sur le scénario ?
J’ai passé beaucoup de temps sur le scénario, comme toujours. Ensuite est arrivé l’écrivain et dialoguiste Daniel Boulanger, qui avait travaillé sur les films de Philippe de Broca. Grâce aux situations comiques du film, il proposait des dialogues que je trouve merveilleux dans cette langue qui n’était pas réaliste. Je tapais sur la table de joie et de bonheur. Le film a trouvé son ton en se faisant. Philippe Noiret s’est d’ailleurs jeté sur ces dialogues.

Justement, on retrouve dans ce film un couple d’acteurs magnifiques, Philippe Noiret et Catherine Deneuve. Avez-vous pensé à eux dès l’écriture du scénario ?
Non, non. À l’époque où je n’avais pas encore d’histoire, j’étais bêtement influencé par les comédies américaines avec Cary Grant et James Stewart. Je pensais que les acteurs français étaient moches et il n’y en avait qu’un seul qui avait une élégance. Hélas, il est parti aux États-Unis, c’est Louis Jourdan. Pendant plusieurs mois, j’ai pensé à lui. Quand j’ai proposé à mon ami Claude Sautet de venir jeter un coup d’œil au scénario déjà très avancé, il m’a demandé qui allait jouer le personnage de Jérôme. Je lui ai donné le nom de Louis Jourdan. Il m’a répondu : « Ce n’est pas possible ! L’élégance, on s’en fiche ! ». Sautet m’a alors proposé Philippe Noiret. Avec son long nez, je ne le voyais pas dans ce rôle. J’avais aussi vu Michel Piccoli mais il n’était pas libre. Finalement, j’ai pensé que Philippe Noiret était une bonne idée. Pour le personnage de Marie, j’avais demandé à Françoise Dorléac, elle avait accepté mais par la suite, elle n’était plus libre. On m’a conseillé de proposer le rôle à sa sœur, Catherine Deneuve, avec qui j’ai fait une lecture avec Noiret chez elle.

Jean-Paul Rappeneau au Festival CineComedies 2020 - © Sabrina MariezDans Les Mariés de l’an II, vous avez situé l’action du film durant la Révolution française, qu’est-ce qui vous plaisait dans cette période ?
En classe, ce qui m’intéressait, c’était l’Histoire. Chaque année, on reprenait la chronologie, avec les rois qui se succèdent. Les siècles passent. Quand arrive la fin de l’année, on étudiait l’année 1789, où tout changeait. Quand La Vie de château est sorti, il a reçu le Prix Louis-Delluc. Les journalistes m’ont interviewé et m’ont demandé quels étaient mes projets. J’ai employé le mot « comédie », j’ai compris qu’au fond, c’est ce que j’aimais. Et j’ai ajouté le mot épique, le film se passerait durant la Révolution française. Rien n’avait encore été écrit et il m’a fallu plusieurs années.

Ce film a-t-il eu des difficultés à voir le jour ?
Cela coûtait si cher à réaliser que la plupart des producteurs ont reculé. C’est Alain Poiré, qui travaillait pour Gaumont, qui a permis au film de voir le jour. Il m’a dit qu’en France, ce serait impossible à produire, avec la construction des décors, la diversité des lieux et le nombre de figurants. Il venait de produire Les Fêtes Galantes de René Clair en Roumanie. Tout s’était bien passé. Les salaires étaient bas, c’était encore la Roumanie de Ceausescu, le rideau de fer était loin d’être tombé. Nous avons tourné là-bas mais avec beaucoup de difficultés. Je trouve que la pauvreté du pays et des figurants a rendu le tournage assez sombre. J’en vois encore des traces lorsque je visionne le film. Je verrai ce soir, lors de la projection, si cela continue de me frapper.

Dans ce film, vous dirigez Jean-Paul Belmondo et Marlène Jobert, avez-vous pensé à eux lors de l’écriture du scénario ?
Marlène Jobert, non. Je voulais faire un film qui se passe durant la Révolution, une période tellement diverse, avec ces différents clans et cette France coupée en plusieurs parties. Je me suis dit que ce serait intéressant de découvrir cela par un Français qui aurait quitté son pays pendant plusieurs années et qui reviendrait pendant la Révolution. Il serait notre regard sur les massacres de Nantes, la Chouannerie en Vendée, toutes les images d’Épinal. J’avais coécrit le scénario du film L’Homme de Rio de Philippe de Broca. J’avais fait la connaissance de Jean-Paul Belmondo, avec qui je m’entendais très bien. Je lui avais parlé de cette histoire. Il était enthousiaste et voulait faire le film. Le scénario a été écrit pour lui, peut-être même trop. J’étais tellement content que ce soit lui. Stendhal disait : « Un roman est un miroir qu’on promène au bord des routes et qui reflète la réalité de ce qu’il y a autour ». Belmondo était le miroir en question. Il m’a aidé à tenir le coup face à la réalité du cinéma dans ce pays de l’Europe de l’Est à cette époque lointaine.

Vous n’avez réalisé que huit longs-métrages, des films certes de qualité, mais ce petit nombre peut laisser perplexe.
Cela fait partie de mon caractère. Lorsque j’ai réalisé Cyrano de Bergerac, le lendemain de la première, je déjeunais avec les agents qui s’occupaient de moi. Ils me demandaient ce que je voulais faire après un tel succès. Il y avait un livre de Jean Giono qui a été pendant longtemps le roman de mes vingt ans, celui que je relisais sans cesse et que je voulais adapter. Mes agents ont cherché afin de savoir si les droits étaient libres. Dès le lendemain, j’ai appris que non. Je suis donc parti sur d’autres pistes. Il y a plus de films que je voulais réaliser et qui ne se sont pas faits que de films aboutis. Par exemple, avant Le Hussard sur le toit, j’avais travaillé sur Belle du seigneur, le roman d’Albert Cohen. Il faut voir l’armoire dans laquelle je mets les projets non tournés ! C’est comme ça…

Votre dernier film, Belles Familles, remonte à 2015. Est-ce que vous avez un projet actuellement ?
J’en ai un, il est toujours au chaud. Mais on m’a demandé d’écrire un livre sur ma vie et mes films, ce qui me passionne. Je suis en train de le terminer. Pour le moment, je suis concentré sur ce livre.

Quel est votre regard sur la comédie française actuelle ?
Vous pensez à qui par exemple ? Ah puis non, je ne vais pas dire de noms ! Disons que rien n’est vraiment mon genre… Sinon, je pense que ce serait bien de rendre hommage à Philippe de Broca.

Propos recueillis le 2 octobre 2020 par Jérémy Joly

La dernière apparition publique de Jean-Paul Rappeneau date du 5 décembre 2025
lors de l’inauguration de la place Philippe de Broca.

Vive allure de Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy (Grasset)
Le 29 octobre 2025 est sortie l’autobiographie du cinéaste :


À VIVE ALLURE
de Jean-Paul Rappeneau
avec Kéthévane Davrichewy
(Grasset)

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