Mary à tout prix, la romcom irrévérencieuse des Farrelly

Mary à tout prix, la rom com irrévérencieuse des Farrelly

Il y a 25 ans, Peter et Bobby Farrelly dynamitaient la comédie romantique avec Mary à tout prix. À l’occasion de sa ressortie en salles en version restaurée 4K par Les Acacias, nous vous invitons dans les coulisses d’un des plus grands succès transgressifs du cinéma comique américain.

Cameron Diaz est Mary dans Mary à tout prix, Peter & Bobby Farrelly, 1998)En 1988, les scénaristes Ed Decter et John J. Strauss conçoivent un pitch inspiré d’une anecdote réelle : un de leur anciens camarades de lycée avait engagé un détective privé pour retrouver sa flamme adolescente. Dans le récit de There’s Something About Mary, l’intrigue sentimentale prend un tournant inattendu lorsque le privé tombe amoureux de l’objet de sa filature. Séduit par les prémices d’une prometteuse comédie romantique, le producteur Frank Beddor s’empare du projet, mais les scénaristes devront patienter près d’une décennie avant de voir l’adaptation de Mary à tout prix sur grand écran. « Ed et John avaient écrit plusieurs versions du scénario et on trouvait ça génial, mais un autre studio l’a pris et il a été plutôt mal développé, il devenait moins bien, se souvient Bobby Farrelly. Après le tournage de Kingpin, nous nous sommes demandés ce qu’était devenu le scénario. On a appelé Ed et John. Ils venaient de récupérer les droits, et nous avons pris la suite. » Recrutée par la Fox, la fratrie Farrelly révise le scénario original d’Ed Decter et John J. Strauss en distillant sa marque de fabrique, caractérisée par une accumulation de gags outranciers et de situations burlesques poussées à l’extrême, quitte à bousculer la bienséance. « Le politiquement correct signifie la mort de la comédie », se défend Peter Farrelly en marge d’une comédie romantique incendiant (littéralement) les animaux et les personnes handicapées.

Matt Dillon, Peter & Bobby Farrelly sur le tournage de Mary à tout prix - DRPour le casting, Cameron Diaz est envisagée d’emblée pour interpréter le personnage de Mary. Le rôle de Ted, son amoureux éperdu, est d’abord imaginé pour Owen Wilson, mais la production lui préfère finalement Ben Stiller, plus familier auprès du grand public. Pour celui du détective Pat Healy, Bill Murray, Cuba Gooding, Jr., Hank Azaria et Vince Vaughn font partie des candidats. Contre toute attente, le rôle du privé est attribué à Matt Dillon, qui est en couple avec Cameron Diaz au moment du tournage. Le trio d’acteurs est secondé par Chris Elliott (Un Jour sans fin, Kingpin), le comique britannique Lee Evans et Lin Shaye, aperçue dans Dumb and Dumber, dans le rôle de Magda, l’extravagante voisine de Mary, une desperate housewife canophile ayant sérieusement abusé des séances d’UV.Casting de Mary à tout prix - DRÉtalé entre décembre 1997 et février 1998, le tournage de Mary à tout prix a lieu à Miami et dans l’état de Rhode Island, d’où sont originaires Peter et Bobby Farrelly. Dès les premières prises de vue, les comédiens découvrent les méthodes atypiques des réalisateurs de Dumb and Dumber. « Peter nous donne ses indications tandis que Bobby reste en retrait, explique Ben Stiller. Puis ils se concertent, demandant régulièrement l’avis des membres de l’équipe technique ». Loin des contraintes hollywoodiennes, la fratrie bouscule régulièrement l’agenda du jour, laisse volontiers le champ libre à l’improvisation et convie amis et membres de leur famille à apparaître à l’écran. Père de Cameron Diaz, Emilio Diaz incarne ainsi un taulard, tandis que les propres parents de Peter et Bobby Farrelly apparaissent dans l’établissement Docky’s Dogs.

Les parents de Peter et Bobby Farrelly dans Mary à tout prix - DRDans leur quête du gag ultime, les Farrelly n’hésitent pas non plus à modifier le script à la dernière minute et à ajouter de nouvelles séquences au scénario — de nombreuses sous-intrigues, dont une impliquant davantage le comédien Jeffrey Tambor, seront finalement coupées, la première version du montage approchant les trois heures et demi !

Cameron Diaz, Peter & Bobby Farrelly sur le tournage de Mary à tout prix - DREntre décontraction et délire permanent, l’ambiance sur le plateau est propice à l’élaboration de scènes élevées au panthéon du cinéma comique : puisant dans leur adolescence, Peter et Bobby Farrelly exhument le souvenir d’un camarade qui s’était coincé les parties génitales dans la braguette lors d’une boum. La victime de ce douloureux incident s’était enfermée dans les toilettes pendant près d’une heure avant l’intervention du père des Farrelly, médecin de profession. « Pour ce plan, nous avons dû fabriquer une braguette de quatre-vingt dix centimètres de haut, avec un morceau de testicule qui faisait quinze ou vingt centimètres, raconte Peter Farrelly. À un moment donné, la braguette s’est déchirée et personne ne savait quoi faire. On l’a envoyée chez un tailleur de Miami, un Cubain de quatre-vingt dix ans, qui a frôlé la crise cardiaque en voyant ça. »

Le personnage de Warren, le frère handicapé mental de Mary interprété par W. Earl Brown, s’inspire aussi d’un ancien voisin des Farrelly. Cependant, les origines de la plus célèbre séquence de Mary à tout prix restent floues. « Je ne peux pas dévoiler tous mes secrets, mais elle est plus où moins basée sur des faits réels », déclarait Bobby Farrelly en 2018 dans Variety en évoquant la fameuse scène du « gel intime ». Ce moment d’anthologie a pourtant bien failli ne jamais voir le jour. Ben Stiller, qui n’avait eu aucun mal à chorégraphier son spectaculaire corps-à-corps avec Puffy, le border-terrier drogué à son insu, appréhende d’abord de simuler une scène de masturbation effrénée suivie d’un hilarant quiproquo séminal. De son côté, Cameron Diaz accepte de relever le défi, mais quelques jours avant le tournage, elle fait marche arrière en se demandant si cette séquence ne va pas briser l’élan d’une carrière lancée sur les chapeaux de roues avec The Mask, en 1994. « Le jour de la prise, un gars d’une société d’effets spéciaux est venu avec vingt échantillons de sperme de tailles différentes, se remémore Peter Farrelly. Ils étaient dans une petite boîte, et nous avions choisi celui qui irait le mieux. Nous étions quand même un peu tristes, parce que ce pauvre gars gagnait sa vie avec du sperme en boîte… ». Entraînés par l’enthousiasme contagieux des frères Farrelly, les deux acteurs acceptent finalement de suivre l’instinct des réalisateurs, en craignant toutefois la réaction du public devant une scène d’une audace encore inédite dans la comédie américaine. Lors de l’avant-première à Rhode Island, la salle retient son souffle, puis explose de rire en découvrant la mèche naturellement gélifiée de Cameron Diaz. Les cinéastes viennent de gagner leur pari.

Face aux réactions largement positives engrangées lors des premières projections-tests, la Fox décide d’avancer la sortie du film de plusieurs mois. Après avoir été programmé pour les fêtes de fin d’année, la production décide de faire de Mary à tout prix un summer movie destiné à concurrencer les blockbusters de l’été 1998, parmi lesquels Armageddon, Il faut sauver le soldat Ryan et Godzilla. Accompagné par les irrésistibles folk-songs interprétés à l’écran par Jonathan Richman, l’ancien leader du groupe punk The Modern Lovers, le troisième long-métrage des frères Farrelly sort sur les écrans américains le 15 juillet – la France devra patienter jusqu’au 10 novembre – et remporte un succès immédiat : leur dynamitage en règle de la comédie romantique finira par récolter une recette de 369 millions de dollars à travers le monde.

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Mary à tout prix établit un nouveau jalon du cinéma comique américain et impose Peter et Bobby Farelly en cinéastes phares du genre grâce à une comédie outrageuse, joyeusement trash, politiquement incorrecte, mais toujours bienveillante. Bobby Farrelly : « Pete et moi disions souvent aux acteurs que dans ce genre de comédies, ils devaient oublier leur ego. S’ils y arrivent, ils sont plus convaincants pour le public et leurs personnages sont plus crédibles. Ben Stiller avait vraiment laissé son ego au vestiaire, il avait été conciliant et il avait accepté d’avoir l’air aussi stupide que nous le souhaitions. C’est pour ça que le public a adoré son personnage. » Et qui d’autre que les réalisateurs des renversants Fous d’Irène, L’Amour extra-large et Deux en un, auraient pu transformer une étrange fixation romantique en ode à la persévérance amoureuse ? « Si on se penche sur cette histoire, elle n’a rien d’exceptionnel, analyse Peter Farrelly. C’est un grand classique : un mec craque pour une fille, il la perd, puis la récupère. Mais nous y avons ajouté un côté années 1990 et des blagues qui pouvaient faire peur. C’est le truc en plus, mais pour parvenir à innover et à oser, il faut veiller à rendre les personnages attachants. Même avec du sperme sur l’oreille. »

par Christophe Geudin

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