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La troupe du Splendid dans Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978)

Les Bronzés, culte pour la vie !

Fin 1978. Au lendemain de « vacances » placées sous le signe du soleil et des bikinis, Le Splendid a la gueule de bois. Les critiques du film de Patrice Leconte, Les Bronzés, premier long à les réunir tous, ne sont guère élogieuses. Ainsi, L’Express titre : « Les Bronzés un peu pâles » tandis que Télérama n’y voit que des gags « en-dessous de la ceinture. » Même Robert Chazal, dans France-Soir, demeure sur la réserve : « Tout le monde semble s’être amusé en le tournant. Alors, en le regardant, pourquoi pas ? ». Il n’empêche, le public se laisse peu à peu happer par ce vent nouveau virevoltant sur le cinéma hexagonal, et l’œuvre cumule en définitive près de quatre cent mille entrées à Paris, un peu plus de deux millions trois cent mille dans la France entière ! Mieux, elle intègre, à force de rediffusions télévisuelles et de son inusable commerce en vidéo, le top des Comédies à la française.

Marie-Anne Chazel, Michel Blanc et Josiane Balasko dans Amour, Coquillages et Crustacés (1977) - D.R. Splendid
Dominique Lavanant et Christian Clavier dans Amour, Coquillages et Crustacés (1977) - D.R. Splendid

Les différents protagonistes de cette singulière histoire se rencontrent, pour l’essentiel, au lycée Pasteur, à Neuilly-sur-Seine, une dizaine d’années plus tôt. Une étape clef de leur existence, qui amorce ouvertement leur devenir commun. D’emblée, les élèves Thierry Lhermitte et Christian Clavier partagent un sens de la déconne ultra développé, Gérard Jugnot s’occupe du ciné-club tout en réalisant divers courts-métrages – dont un écrit par Lhermitte – et Michel Blanc conçoit une pièce de théâtre, La Concierge est tombée dans l’escalier, à laquelle participent joyeusement ses petits camarades. Un jour, en plein cœur de leur scolarité, ils approchent l’actrice et professeur d’Art dramatique Tsilla Chelton, invitée à parler « théâtre » au sein de leur établissement. Ils se découvrent une passion, et suivent Chelton, égérie soudaine, jusque chez elle, dans le Vème arrondissement parisien, où elle y prodigue des cours aussi pratiques qu’intellectuels, de précieux conseils venant parfaire l’apprentissage : « Ne perdez pas votre groupe en allant faire des castings individuels qui peuvent mettre en péril votre cohésion. Ne soyez pas orphelin de votre groupe, faites ensemble ! »

Le Splendid devant le Splendid' en septembre 1981 - © Richard Melloul

Dès lors, fascinés par le Café de la Gare, Clavier, Lhermitte, Jugnot et consorts constituent leur propre troupe. Nous sommes à l’aube des années 1970. Cependant, rien n’est encore arrêté : les appellations (La Compagnie de la Turlutte, Le Théâtre de la Louche), membres (Fabienne Barbey, Isabelle de Botton, Claire Magnin, Valérie Mairesse), et autres lieux (rue de la Banque, Passage du Départ, rue des Lombards, rue du Faubourg Saint-Martin) se succèdent un certain temps avant que naisse enfin « Le Splendid ».

Le Splendid' - Ma tête est malade / Je vais craquer © collection photo privée Christian ClavierConjointement, de nombreux spectacles se mettent en place, entre succès d’estime et ratés : Non Georges pas ici ou Les Espions du consortium ou Le Hérisson démoniaque ou Fromage et dessert, Je vais craquer ou C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, Ma tête est malade, Le Pot de terre contre le pot de vin. Quoi qu’il en soit, la bande, à laquelle se sont désormais intégrés Marie-Anne Chazel, Josiane Balasko et Bruno Moynot, travaille d’arrache-pied, en quête de réelles innovations. Parfois, sur scène, en ouverture ou à l’entracte, sont projetées de fausses publicités, suggérées et interprétées par leur soin – la réalisation échoie à Charles Nemès, un pote de Gérard Jugnot : Fucky, un matelas absorbant tous les chocs ; Bismugripol, « le suppo qui fond dans l’anus, pas dans la main », ou Defectra 73, une lessive réservée aux gens du troisième âge. Un concept audacieux, que ressusciteront Les Inconnus, puis Les Nuls, bien plus tard.

Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Guy Laporte, Josiane Balasko, Gérard Jugnot et Bruno Moynot - D.R.C’est à cet instant précis que Guy Laporte, G.O. de son état, en balade à Paris, fait leur connaissance. Il traque de jeunes talents, poussé par le Club Med, à l’affût d’animateurs motivés. Le Splendid signe sans tergiverser. Les voilà sillonnant les abords des côtes grecques et le Sénégal, les textes de Je vais craquer et de Ma Tête est malade sous le bras. Là, non seulement ils y rôdent leurs spectacles, mais ils s’abreuvent en plus des « sources » locales. Christian Clavier s’en délecte : « Il y avait trop de trucs qui nous faisaient pleurer de rire, trop de mecs qui se demandaient chaque matin : « Et toi, tu as baisé combien de kilos de nanas cette nuit ? » Comment ne pas être tentés de transcrire un jour quelque chose sur le Club ? » De fait, ils en brossent d’abord un scénario, qu’ils intitulent Rallume ! Y a un Moustique. Las, redoutant le mépris des producteurs, un remaniement en forme de pièce est décrété, et l’identité Amour, Coquillages et Crustacés allouée – une trouvaille signée Josiane, en référence à Pain, Amour et Fantaisie (1953), comédie italienne de Luigi Comencini.

Gérard Jugnot, Thiery Lhermitte et Marie-Anne Chazel dans Amour, Coquillages et Crustacés (1977) - D.R. Splendid

Créée en 1977, cette énième « Splendid comédie », d’une inventivité délirante, frôle l’excellence. Sur scène, les acteurs dansent affublés de slips géants et s’adonnent au ski nautique (!) ou à de vulgaires glissades via un toboggan les conduisant droit dans les caves de la salle, le tout illustré par des répliques hautes en couleur : « J’ai été obligé de passer la nuit avec une femme charmante aux sanitaires… » – Je précise que je peux être charmante ailleurs qu’aux sanitaires ! » Bref, la troupe est unanimement saluée : hommes de presse et spectateurs lambda applaudissent des deux mains. De quoi vite susciter l’intérêt du Septième Art.

Michel Blanc, Jacques Delaporte, Gérard Jugnot et Thierry Lhermitte dans Amour, Coquillages et Crustacés (1977) - © Enguerand/Bernand
Michel Blanc, Christian Clavier, Dominique Lavanant et Marie-Anne Chazel dans Amour, Coquillages et Crustacés (1977) - D.R. Splendid

Sur les conseils de sa sœur Phanette, mère de Christian Clavier, le producteur Yves Rousset-Rouard se hasarde un soir à une représentation d’Amour, Coquillages et Crustacés. Séduit, et persuadé qu’il tient là, au son des rires incandescents, ainsi qu’à l’instinct, un succès probant, il pose une option en vue d’une adaptation cinématographique. Place aux Bronzés ! Il imagine préalablement Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle en têtes d’affiche… Clavier et Cie refusent net. Ce sera avec eux, ou rien ! À la réalisation, ils pensent à Claude Miller, qui refuse, puis à Patrice Leconte, dessinateur pour le magazine Pilote, publicitaire et déjà responsable d’un long-métrage, Les Vécés étaient fermés de l’intérieur avec Coluche et Rochefort – un bide !

Michel Blanc, Patrice Leconte, Luis Rego et Marie-Anne Chazel sur le tournage des Bronzés - © Daniel Simon

Rousset-Rouard avance plutôt les noms d’Édouard Molinaro, de Claude Zidi… Il va même jusqu’à organiser une rencontre entre les auteurs et Jean-Jacques Annaud, tout juste oscarisé pour La Victoire en chantant. Mais l’entente avec Le Splendid n’est pas au rendez-vous. À terme, ils résistent toujours, et EXIGENT Leconte. Faut-il que leur confiance envers lui soit à ce point sans faille ? Le cinéaste analyse : « J’allais beaucoup au café-théâtre, au Splendid, à la Veuve Pichard où se produisait Martin Lamotte et où débutait Gérard Lanvin, au Vrai Chic Parisien voir Coluche. Les gens du Splendid avaient tous le même âge que moi. Les spectateurs étaient assis à deux mètres de la scène. Ça paraît incroyable maintenant que tous sont devenus vedettes, mais ils étaient très accessibles, et nous avons entretenu assez facilement une espèce d’amitié collective, d’autant plus qu’ils avaient bien aimé Les Vécés étaient fermés de l’intérieur. Dans la période gris foncé qui a suivi l’échec du film, j’avais réussi à écrire un scénario, Une épouvantable Méprise, une parodie de mélodrame fin dix-neuvième siècle, et je le leur avais proposé. Ils avaient trouvé ça très drôle, mais c’était sûrement trop bizarre, et puis surtout je sortais d’un échec : je n’ai donc pas trouvé de producteur. Ils m’ont imposé à l’adaptation d’Amour, Coquillages et Crustacés. Ils ne voulaient pas se retrouver avec un père qui allait leur apprendre le métier. Ils voulaient être sûrs de s’entendre avec la personne, quelqu’un avec le même esprit qu’eux. Ils savaient tous très exactement ce qu’ils voulaient et ce qu’ils ne voulaient pas. J’ai même appris un peu plus tard que Coluche, qui était très copains avec eux, leur avait déconseillé de me prendre, en disant : « Patrice est mauvais. Moi, je le ferai mieux. » Ils ne l’ont pas écouté : là aussi, ils avaient peur que Coluche les dépossède de ce qu’ils voulaient faire. Avec moi, ils étaient certains d’être sur la même longueur d’ondes. C’était en plus une chance inouïe qu’on me propose cela, même si le succès des Bronzés était alors totalement imprévisible, du moins à ce point. J’aurais tourné n’importe quel scénario, accepté n’importe quoi, et là on me proposait un projet vraiment drôle, original, moderne, avec des amis… ».

Patrice Leconte et Luis Rego sur le tournage des Bronzés - © Daniel Simon
Patrice Leconte sur le tournage des Bronzés - © Daniel Simon

De fait, ils adaptent la pièce à l’unisson et en délivrent un vrai scénario. Il convenait en effet de raconter une histoire, avec des personnages qui se tiennent, plus qu’une banale succession de sketches. Mission réussie : Leconte a écouté avec attention ses sept interlocuteurs, et a digéré sainement leurs innombrables pensées. La tâche n’avait rien de simple, elle se règle pourtant en soixante jours. Yves Rousset-Rouard valide le script. Le tournage peut commencer.

L’histoire des Bronzés par les acteurs de la troupe du Splendid / Ciné regards 22 oct. 1978

Envoyée en terres africaines, à Assouindé (Côte d’Ivoire), la troupe sous-tend un environnement puéril au possible. Entre eux, ou aux dépens du capitaine Leconte, les farces sont légion : Michel Blanc, recouvert de faux sang et feignant la colère, menace de quitter le plateau ; Dominique Lavanant, affectée à la communauté, est surnommée « Mamie » en raison de sa plus grande expérience – douze films au compteur – ; chaque plan est entrecoupé d’une baignade, qu’importe les raccords. En somme, du travail sans en avoir l’air ! L’équipe s’installe dans le décor, un ancien village de vacances à l’abandon, où elle vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Club remplaçant se situe non loin de là, mais ses dirigeants ont refusé de prêter main forte à la production. Les touristes du coin, eux, n’en ont cure et s’improvisent à l’occasion figurants, en lieu et place des activités prévues par le Club. En complément, les techniciens, ou toute personne présente sur les lieux, s’investissent au-delà de leur contrat : Jean-Claude Sussfeld, assistant réalisateur, Stéphane Clavier, stagiaire, Cécile Magnan, madame Jugnot à la ville et costumière du film, ou Hélène Aubert, épouse de Lhermitte, apparaissent par exemple naturellement à l’écran l’espace d’un instant… Aucun stress à déclarer ! L’envoyé spécial Marc Esposito, chargé d’effectuer un reportage pour le magazine Première, en est le témoin priviliégié : « De mémoire de technicien, de comédien (et de journaliste !), on n’avait jamais vu d’aussi bonne ambiance sur un tournage. Le talent et l’humour de Patrice Leconte n’y sont évidemment pas pour rien. Chapeauté et bermudé comme un vieil explorateur du temps de la coloniale, c’est dans l’enthousiasme permanent qu’il dirige tous les acteurs de ce qui est déjà le film le plus gai de l’année. C’est d’autant moins facile que les sept du Splendid et leurs amis ne sont pas vraiment du genre à attendre qu’on vienne les chercher en lisant du Proust dans leur chambre climatisée ! Sans cesse entre deux éclats de rire, entre deux plaisanteries (toutes interdites aux moins de dix-huit ans et aux âmes sensibles !), ils font régner sur le plateau une atmosphère qui n’engendre pas la morosité. »

Michel Creton, Luis Rego, Dominique Lavanant et Marie-Anne Chazel sur le tournage des Bronzés - © Daniel Simon

Seuls « soucis » notables : importer à la dernière minute des algues de Bretagne – la Côte d’Ivoire en étant dépourvue, chose à laquelle nul n’avait pensé – dans le cadre de la séquence où Michel tente de cacher ses parties intimes en s’extrayant de l’océan, sans oublier – surtout – de veiller quotidiennement à sa bonne santé : « On a failli perdre Dominique, se souvient Gérard. Elle s’était empiffrée de langouste à Grand-Bassam et s’est vidée sur la plage au retour… Qu’est-ce qu’on s’est marrés ! ».

En huit semaines, toutes les scènes sont captées, dont beaucoup se révèleront d’anthologie : Clavier, fesses nues, déclamant des vers de Saint John Perse ; Balasko s’esclaffant devant le slip kangourou de Lhermitte ; Blanc, l’inénarrable Jean-Claude Dusse, cherchant désespérément une ouverture.

Josiane Balasko dans Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978) - © StudioCanal
Thierry Lhermitte dans Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978) - © StudioCanal

Josiane Balasko et Christian Clavier dans Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978) - © StudioCanal
Michel Blanc dans Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978) - © StudioCanal

La musique de Michel Bernholc, assistant de Michel Berger, qu’il remplace au pied-levé car trop occupé au développement de son spectacle Starmania, surajoute une once d’humour et de mélancolie au montage, en phase totale avec le traitement du sujet. Clavier, Blanc, Jugnot, Lhermitte, Balasko, Chazel, Moynot, Lavanant, auxquels se sont adjoints Martin Lamotte, Michel Creton, Luis Rego et Guy Laporte, ont beau nous distraire de leurs frasques biscornues, les personnages qu’ils incarnent sont, dans le fond, extrêmement dramatiques. Loin de la caricature fréquemment évoquée, tous sont ici magnifiés et humanisés par la justesse des comédiens. Une leçon de jeu !

Le Splendid mise énormément sur ce long-métrage, et le fait comprendre lors du générique de fin. Des extraits y sont repris, interprète par interprète, et le nom de chacun y est inscrit. Public et professionnels ont ainsi la possibilité de mettre une identité sur cette galerie de visages inédits, dont la notoriété s’accélère aussitôt. Une astucieuse tactique ! De quoi compenser un titre qu’ils exècrent. Sur ce terrain, tonton Rousset-Rouard a le dernier mot. Judicieux, néanmoins, si on en juge par la postérité de l’œuvre.

Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978)
Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978)

À sa sortie, le succès du long-métrage sidère. En cette année 1978, Les Bronzés marche presque aussi bien que les récents Pierre Richard, acteur réalisateur de Je suis timide mais je me soigne (2.500.000 entrées), ou dirigé par le maestro Gérard Oury : La Carapate (2.900.000 entrées). En outre, il distance Les Charlots, dans Et Vive la Liberté, Bertrand Blier, avec Préparez vos Mouchoirs, le Tendre Poulet façon Philippe de Broca, Philippe Clair et ses Réformés se portent bien. Christian Clavier en dissèque le secret : « Dans Les Bronzés, il y a plusieurs couches de lecture. D’un côté, nous montrons qu’il est plutôt sympathique de se rendre au Club Med et, en même temps, nous rions beaucoup des personnages qui s’y trouvent. D’une certaine façon, nous nous moquons pas mal de nous-même. De fait, la satire passe. C’est pour cela que nous avons rencontré les gens de notre génération ; ce que nous faisions leur parlait. Toutefois, je ne pense pas que les gens rient d’eux, car on rit rarement de soi quand on regarde un film. En revanche, on a toujours l’impression que c’est son cousin, son voisin, son oncle ou son frère. Jamais soi-même ! Mais ça revient à ça. » Michel Blanc ajoute : « Pour en terminer avec les raisons de notre succès, avouons que nous parlions de sexe de manière moderne, crue, libre, comme on en parlait à l’époque dans la rue. »

Sea, sex and sun : le tiercé gagnant !

par Gilles Botineau

À lire aussi :
Gérard Jugnot, Une époque formidable, mes années Splendid’ (Grasset)
Patrice Leconte, J’arrête le cinéma ! (Calmann-Levy)
Gilles Botineau, Christian Clavier, Splendid carrière ! (Christian Navarro éditions)
Philippe Lombard, Le Petit livre des Bronzés (First éditions)
Alexandre Grenier, Génération Père Noël (Belfond)
Christophe Geudin et Jérémie Imbert, Les Comédies à la française (Fetjaine)

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