FOLLES HISTOIRES
Miné par l’échec du Grand frisson, Mel Brooks, dont il s’agissait du premier film en tant que producteur, devra attendre près de quatre ans avant de se retrouver à nouveau aux commandes d’un long-métrage. Au cours de cette période, il élargit ses activités avec succès en lançant au début des années 1980 la société de production Brooksfilm, qui financera, outre ses propres longs-métrages, de grands succès comme Elephant Man, Frances et La Mouche. En parallèle, Mel Brooks élabore La Folle histoire du monde, qui retrace le récit de l’humanité en cinq sketches balayant l’âge de pierre, l’ancien testament, l’empire romain, l’inquisition espagnole et la Révolution française.
The History of the World (part 1) voit Mel Brooks endosser successivement les rôles de Moïse, du philosophe et stand-upper romain Comicus Torquemada et de Louis XIV aux côtés de ses partenaires réguliers Dom De Luise, Madeline Khan, Cloris Leachman, Sid Caesar et Andreas Voutsinas. Dans le rôle du Comte de Monet, Harvey Korman remplace au pied levé John Cleese, indisponible pour des questions d’agenda, et le comédien-danseur Gregory Hines interprète celui d’un esclave initialement attribué à Richard Pryor, victime de graves brûlures dues à un accident narcotique survenu quelques jours avant le tournage. Narré par Orson Welles en personne, La Folle histoire du monde propose une parodie historique d’un intérêt sporadique : chaînon manquant entre La Vie de Brian des Monty Python et Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ de Jean Yanne, l’épisode romain s’essouffle rapidement et traîne en longueur, à l’instar de la laborieuse séquence de la Révolution française.
Élément récurrent de la filmographie de Mel Brooks depuis le fameux « Springtime for Hitler » des Producteurs et le « Puttin’ On the Ritz » de Frankenstein Junior, l’incontournable séquence musicale tient toutefois ses promesses avec l’épisode de l’inquisition espagnole revisitée en spectaculaire numéro de music-hall et de ballet aquatique.
En France, la musique de La Folle histoire du monde marquera plus les esprits que son support filmé qui, après un excellent démarrage au box-office américain en juin 1981, peine à nouveau à atteindre les cimes du Shérif est en prison et de Frankenstein Junior : lors de sa sortie française, le 45-tours « It’s Good to Be The King » mêlant le rap et La Marseillaise, devient un des premiers succès hexagonaux du hip-hop en s’écoulant à plus de 400.000 exemplaires. Et si la chanson est étrangement absente du long-métrage, les fausses bandes-annonces glissées en fin de bobine tissent un lien concret entre le passé et l’avenir du cinéma de Mel Brooks, avec le spectacle de patinage d’Hitler On Ice, dans l’esprit des Producteurs, et Jews in Space (Les Juifs dans l’espace), une délirante micro-parodie hébraïque de Star Wars.
YOU’RE MAKING HISTORY
Mais avant de réaliser son space opera comique, Mel Brooks passe par la case remake en 1983 avec To Be Or Not To Be [voir la bande-annonce]. Cependant, il ne dirige ni ne participe à l’écriture de la mise à jour du classique d’Ernst Lubitsch sorti en 1942, par crainte de voir son nom accolé à celui du maître de la comédie élégante et sophistiquée. Il en interprète toutefois le rôle principal en compagnie de son épouse Anne Bancroft.
Signé Alan Johnson, le chorégraphe attitré de Brooks depuis Les Producteurs, To Be Or Not To Be remporte un joli succès critique. La relecture plutôt fidèle d’un des plus grands chefs-d’œuvres de l’histoire du cinéma permet également à Mel Brooks de s’illustrer dans un nouveau single, « To Be Or Not To Be (Hitler Rap) », une nouvelle satire pop du Führer, quinze ans après le décapant « Springtime for Hitler », qui propulse Mel Brooks au sommet du hit-parade — il se classe même premier des ventes en Norvège, deuxième en Suède et troisième en Australie.
QUE LA FARCE SOIT AVEC VOUS
Passée cette parenthèse, Mel Brooks retrouve en 1987 sa triple casquette d’auteur-réalisateur-comédien et son goût du détournement parodique : six ans après la fausse-bande annonce des Juifs dans l’espace glissée à la fin de La Folle histoire du monde, Brooks concrétise son idée avec La Folle histoire de l’espace (Spaceballs), transposition en space opera satirique de New York-Miami, le classique de Frank Capra (1934).
Interprété par Bill Pullman, John Candy et Rick Moranis dans les rôles respectifs d’un Han Solo débraillé, d’un Chewbacca mi-homme, mi-chien et d’un hilarant Dark Vador au casque XXL, son neuvième long-métrage est produit avec la bénédiction de George Lucas, le créateur de la saga Star Wars, à une condition près : ne pas proposer de merchandising lié à la sortie de La Folle histoire de l’espace. Mel Brooks s’exécute, tout en glissant tout au long du récit une série d’articles, parmi lesquels des T-shirts, du papier-toilette, des paquets de céréales… et la cassette vidéo du film dans un gag rétro-futuriste déjà utilisé dans Le Shérif est en prison. Entre de multiples allusions à la trilogie de La Guerre des étoiles et à d’autres classiques de la science-fiction (La Planète des singes, et le pauvre John Hurt qui se fait éventrer par un alien danseur de claquettes), Mel Brooks effectue une double-apparition en interprétant le Président des États-Unis et Yoghurt, un ersatz du maître Jedi Yoda détenteur de « la Schwartz », l’équivalent Brooksien de la Force.
« Que la Farce soit avec vous », promet l’affiche de La Folle histoire de l’espace qui, à sa sortie en juin 1987, engrange près de 40 millions de dollars au box-office américain. Devenu culte au fil des ans, le space opera comique de Mel Brooks, bien que traversé par une suite de gags visuels et de parodies réussies, est alourdi par un certain manque de rythme et d’abondance de scènes sur-dialoguées, à une époque où la comédie américaine est traversée par un renouveau créatif incarné par John Hugues, le trio Zucker-Abrahams-Zucker et les anciens membres du Saturday Night Live.
Deux ans après la sortie de La Folle histoire de l’espace, Mel Brooks effectue son retour au petit écran avec la série de The Nutt House. Produite et co-écrite pour la chaîne NBC par Brooks, cette sitcom dont l’action se situe dans un grand hôtel new-yorkais permet de retrouver les fidèles Cloris Leachman et Harvey Korman. Malgré l’abattage des comédiens, la série est annulée par NBC au bout de cinq épisodes, faute d’audience. Mel Brooks aurait-il perdu la Schwartz à l’aube des années 1990 ?
LA VIE EST CHIENNE
Après n’avoir réalisé que deux films au cours des années 1980 (La Folle histoire du monde et La Folle histoire de l’espace), Mel Brooks en écrit et en dirige trois dans les années 1990. La décennie nouvelle s’ouvre avec Life Stinks (Chienne de vie), en 1991. Cas unique dans la filmographie de Brooks, cette satire sociale dont il interprète le rôle principal ne s’inscrit pas dans le genre parodique. « Le pays s’enfonçait dans une grave crise économique, et pour décrire ce qu’il se passait à cette époque, j’ai décidé de tourner Chienne de vie, écrit Mel Brooks dans son autobiographie. J’y jouais le rôle de Goddard Bolt, un milliardaire qui parie avec un autre milliardaire qu’il peut vivre dans la rue pendant trente jours sans le moindre dollar. » En s’inscrivant volontairement en marge de son œuvre, Chienne de vie constitue une véritable prise de risque pour Mel Brooks, en même temps qu’un pari réussi mêlant habilement situations déjantées et une poignée de scènes dramatiques et romantiques.
Pour incarner sa partenaire amoureuse, Brooks choisit Lesley Ann Warren, qui a débuté sa carrière en tant que danseuse de ballet. « Dans une séquence drôle et envoûtante, nous dansons ensemble dans une usine de chiffons sur « Easy to Love » de Cole Porter. Les mouvements de danse de Lesley étaient tout simplement merveilleux. Elle était sublime. », se souvient Mel Brooks dans ses mémoires.
« L’un des moments les plus drôles du film, c’est quand, à la fin de notre danse, on se rend compte qu’on s’aime et qu’on commence à faire l’amour passionnément. Je commence à la déshabiller et ça devient de plus en plus drôle à mesure que j’enlève un vêtement pour en découvrir un autre, puis un autre encore en dessous. Car, par nécessité, les personnes qui vivent dans la rue portent souvent en même temps tous les vêtements qu’ils possèdent . Il a fallu beaucoup de temps pour en arriver à la scène romantique, car le défilé de vêtements n’en finissait pas. » Largement ignoré lors de sa sortie, sa comédie aux accents Capraesques fait pourtant partie de ses meilleures réalisations. En France, 415.000 spectateurs feront le déplacement dans les salles obscures.
ROBIN DES BOIS & DRACULA
Après avoir essuyé un flop cinglant avec seulement quatre millions de dollars de recette aux États-Unis, Mel Brooks revient aux détournements avec Robin Hood: Men in Tights (Sacré Robin des Bois) en 1993 [voir la bande-annonce], puis Dracula: Dead and Loving It (Dracula, mort et heureux de l’être) en 1995 [voir la bande-annonce], son ultime réalisation, à une différence près : si les parodies phares de sa filmographie s’inspiraient de genres cinématographiques à contre-courant des tendances hollywoodiennes, ses deux ultimes longs-métrages se contentent de capitaliser sur les récents succès du box-office — Robin des Bois, prince des voleurs (Kevin Reynolds, 1991) et le Dracula de Francis Ford Coppola sorti en 1992.
En dépit de critiques négatives déplorant un trop-plein de gags téléphonés ratant régulièrement leur cible, Sacré Robin des Bois décroche un large succès public en encaissant 72 millions de dollars lors de sa sortie.
Inversement, la rencontre au sommet attendue dans Dracula, mort et heureux de l’être entre le cinéaste de Frankenstein Junior et Leslie Nielsen, l’imperturbable comédien fétiche des ZAZ, est crucifié au box-office dès ses premières semaines d’exploitation. Lourd et prévisible, le vampire de Mel Brooks hantera plus les nuits de RTL 9 que les mémoires de ses rares spectateurs.
SHOWMAN ÉTERNEL
Si l’auteur/réalisateur a raccroché sa casquette de capitaine de navire, ses films majeurs bénéficient d’une seconde vie sur les planches : dès 2001, Les Producteurs fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales sur les scènes du monde entier, de Broadway à Londres jusqu’au Théâtre de Paris sous la direction d’Alexis Michalik, et d’un remake au cinéma en 2005 avec Nathan Lane et Matthew Broderick dans les rôles tenus par Zero Mostel et Gene Wilder. L’année suivante, Mel Brooks s’attaque à la mise en scène de la comédie musicale Young Frankenstein, qui s’ouvre à Seattle en août 2007. Le fringuant octogénaire aborde ensuite l’univers de l’animation en produisant la série animée Spaceballs en 2008, avant d’apparaître en doubleur invité dans, entre autres, la saga Hôtel Transylvanie. En parallèle d’une actualité florissante, Mel Brooks récolte une pluie de récompenses diverses, parmi lesquelles plusieurs Tony Awards pour l’adaptation théâtrale des Producteurs, ainsi qu’un BAFTA d’honneur en 2017 et un Oscar d’honneur en 2024.
En septembre 2016, lors d’une cérémonie à la Maison Blanche, Mel Brooks s’était vu décerner la Médaille des arts par le Président Barack Obama, qui déclarait à cette occasion : « Derrière la folie et l’absurdité, la folie de Mel est raisonnée. Il a décrit son travail comme consistant à « révéler la vérité qui nous entoure ». En mettant en lumière des vérités gênantes – sur le racisme, le sexisme et l’antisémitisme – il est devenu notre bouffon, un bouffon qui nous demande de nous voir tels que nous sommes vraiment, déterminés à rire de nous-même en faisant preuve de bon sens. » Bien qu’ému par ce discours officiel, Mel Brooks, en éternel showman, se penche sur Barack Obama et tente de baisser le pantalon présidentiel lors de la remise de la médaille !
Début 2026, Mel Brooks s’est à nouveau retrouvé dans l’actualité avec la diffusion sur HBO Max de The 99 Year Old Man, un documentaire passionnant réalisé par Judd Apatow, et l’annonce de la mise en chantier de la suite de La Folle histoire de l’espace intitulée Spaceballs: The New One, prévu en salles au printemps 2027 et accompagné de son casting d’origine [voir la bande-annonce préventive].
Il y a quatre ans, Mel Brooks avait effectué un autre retour aux sources avec la participation en tant que producteur, co-auteur et narrateur de la série History of the World, Part II pour la plateforme Hulu, quarante ans après La Folle histoire du Monde. Toute aussi exubérante, la folle histoire de Mel Brooks, qui vient de fêter son 100ème anniversaire, est aussi un modèle de persévérance et de résilience. « La comédie est une chose étrange mais très belle. Même si elle semble stupide, idiote et folle, c’est la comédie qui a le plus à dire sur la condition humaine. Car si l’on sait rire, on peut s’en sortir. On peut survivre quand les choses vont mal si on a le sens de l’humour. » (Mel Brooks)
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SOURCES
Livres
All About Me! My Remarkable Life in Show Business de Mel Brooks (Penguin Random House, 2021)
Mel Brooks de Giannalberto Bendazzi (Editions Glénat, 1980)
Documentaire
Mel Brooks : Une légende de 99 ans (Mel Brooks: The 99 Year Old Man!) documentaire en 2 parties de Judd Apatow et Michael Bonfiglio (2026)
CineComedies






