« Je suis né à Brooklyn le 28 juin 1926, le jour du douzième anniversaire de l’assassinat de l’Archiduc François Ferdinand d’Autriche. Nous vivions dans un appartement au 515, Powell Street. Je suis né sur une table de cuisine. Nous étions si pauvres que ma mère ne pouvait pas se permettre de m’avoir. » Cadet d’une fratrie de quatre garçons, Melvin James Kaminsky est le fils de Kate (née) Brookman, juive russe originaire de Kiev, et de Maximilian Kaminsky, juif polonais né à Danzig. À la dureté du quotidien miséreux du quartier de Williamsburg, le ghetto new-yorkais où sont regroupés les immigrés juifs, italiens, polonais et irlandais, vient s’ajouter un drame familial : quelques mois après la naissance de Melvin, son père décède à l’âge de 34 ans, foudroyé par la tuberculose. « Je crois qu’inconsciemment, cet événement a eu l’effet d’un outrage. J’étais furieux contre Dieu et contre le monde à cause de cela. Et je suis sûr qu’une grande partie de mon comique est fondée sur la colère et l’hostilité. En grandissant à Williamsburg, j’ai appris à transformer cette colère en comique pour m’éviter des problèmes. »
Pour le jeune Melvin Kaminsky, le cinéma constitue une échappatoire, ainsi qu’une première passerelle vers la comédie : il découvre simultanément les burlesques au travers des courts-métrages de Laurel et Hardy, et s’éprend des films de monstres produits par Universal, parmi lesquels Dracula et Frankenstein. Bientôt, l’appel de la scène se fait ressentir. Melvin Kaminsky est encore adolescent lorsqu’il y effectue ses premiers pas, d’abord en tant que batteur, puis à l’occasion de ses premiers sketches. Ses débuts scéniques ont lieu dans les hôtels des Catskill Mountains, au nord de New York. Le lieu de villégiature privilégié de la communauté juive aisée est surnommé la Borscht belt, d’après le plat traditionnel russe. C’est ici que Melvin Kaminsky effectue une rencontre décisive avec son premier mentor, Sid Caesar. Saxophoniste, clarinettiste et amuseur, Caesar remporte un vif succès dans les Catskill Mountains, avant de triompher sur les planches de Broadway. Avec Melvin Kaminsky, il partage le même sens de l’humour et de la dérision et, surtout, « une rage à assouvir par l’affirmation et le succès. » Leur amitié naissance est toutefois interrompue par la deuxième guerre mondiale : Kaminsky est incorporé en juillet 1944 avant d’être envoyé en Europe, sur le théâtre des opérations — « J’ai vu beaucoup de théâtre, et peu d’opérations », commentera-t-il.
De retour aux États-Unis, Melvin Kaminsky retrouve Sid Caesar. Devenu vedette des planches grâce au succès de la pièce Tars and Spars, Caesar anime désormais la très populaire émission télévisée Your Show of Shows. Recruté en tant que gagman, Melvin Kaminsky décide de modifier son patronyme. Ayant découvert qu’un trompettiste possédait le même nom, il opte pour celui de Mel Brooks, en référence à Brookman, le nom de jeune fille de sa mère. Au cours des dix années suivantes, Brooks devient un auteur télévisé et radiophonique recherché pour « son énergie et sa démence », tout en croisant le chemin de nombreux futurs talents de la comédie, dont l’auteur Neil Simon et un jeune comédien prometteur nommé Woody Allen. Au cours de cette période, Mel Brooks se lie également d’amitié avec Carl Reiner.
C’est en compagnie du futur réalisateur de L’Homme aux deux cerveaux et Les Cadavres ne portent pas de costards que Mel Brooks décroche son premier succès public en 1960. Lors d’une réception hollywoodienne, Brooks et Carl Reiner interprètent un sketch délirant dans lequel Brooks est un boutiquier juif âgé de 2000 ans (« Jésus ? Je l’ai bien connu. C’était un petit gars aux cheveux longs, très maigre et toujours accompagné par onze autres types. Je crois qu’il portait des sandales. »). Intitulé 2000 Years With Reiner and Mel Brooks, l’enregistrement paru sur disque révèle au grand public un comique doué d’un sens aigu de la démesure et de l’improvisation.
Deux albums suivent, au moment où Mel Brooks s’apprête à vivre deux événements majeurs : en 1961, il rencontre l’actrice Anne Bancroft, qu’il épousera trois ans plus tard. En 1964, il décroche également une récompense aussi prestigieuse qu’inattendue : l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation pour The Critic, réalisé par Ernest Pintoff et dans lequel Brooks commente en voix-off désabusée une série de motifs et de figures géométriques incertaines.
Printemps pour Hitler
Au milieu des années 1960, Mel Brooks est présent sur presque tous les fronts du divertissement. Il écrit pour la radio, le théâtre, et s’offre une nouvelle réussite à la télévision en créant avec Buck Henry la série Get Smart en 1965 pour la chaîne NBC. Traduite en France sous le titre Max la menace, sa délirante parodie d’espionnage interprétée par Don Adams, alias Maxwell Smart, repousse les limites de l’absurde en mêlant méchants farfelus et gadgets improbables, dont la fameuse chaussure-téléphone d’un agent secret plus proche de L’Inspecteur Clouseau que de James Bond. Le succès est à nouveau au rendez-vous et, à l’approche de la quarantaine, Hollywood est la dernière forteresse à conquérir pour Mel Brooks. Étonnament, c’est par le biais d’une chanson qu’il va obtenir son visa pour le cinéma. Compositeur et parolier autodidacte à ses heures, Brooks écrit au début des années 1960 « Springtime for Hitler » (« Un Printemps pour Hitler »), une chanson légère et parodique ayant pour thème… l’invasion de l’Europe par les troupes du troisième Reich et la grandeur retrouvée de l’Allemagne nazie (« Don’t be stupid, be a smarty ! Come and join the Nazi party ! »). Marqué par le souvenir de Benjamin Kutcher, un entrepreneur new-yorkais véreux croisé au début de sa carrière sur les planches, Mel Brooks imagine en parallèle l’histoire d’un producteur sans scrupules réputé pour sa capacité à obtenir le financement de pièces de théâtre tellement outrancières qu’elles quittent le rideau le soir de la première. Avec « Springtime for Hitler », Brooks dispose du tremplin idéal de sa pièce imaginaire. Il songe d’abord à faire de son récit un roman, puis une comédie musicale qui sera unanimement rejetée par les producteurs de Broadway, affolés par son titre outrageux.
Armé d’un scénario de 30 pages et bien décidé à réaliser lui-même l’adaptation pour le grand écran de Springtime for Hitler, Mel Brooks tente ensuite sa chance à Hollywood. Lors d’un rendez-vous avec un cadre d’Universal, il se voit rétorquer : « Nous pourrions produire le film, mais il faudra l’appeler Un Printemps pour Mussolini. Les films sur les nazis ne sont plus à la mode. » De retour à New York, Brooks croise enfin l’homme de la providence en la personne du producteur Sidney Glazier. Conquis par la folie du projet et l’enthousiasme débordant de son auteur, Glazier décroche un deal avec Joseph E. Levine d’Embassy Pictures et un contrat de réalisateur pour Mel Brooks. « L’auteur est le propriétaire de la vision d’ensemble de son œuvre, et le réalisateur devient l’auteur du film car il en définit le style, l’ambiance et le casting, affirme Brooks. Mais le réalisateur ne comprendra jamais la vision initiale et le cheminement de l’auteur. C’est pour protéger ma vision que je suis devenu auteur/réalisateur. »

Muni d’un confortable budget d’un million de dollars, Mel Brooks recrute ses deux personnages principaux : le producteur margoulin Max Bialystock et Leo Bloom, son jeune et naïf comptable. Pour le rôle principal, Brooks fait appel à Zero Mostel, alors grande vedette des planches New-yorkaises. Pour celui de son souffre-douleur, il choisit celui qui deviendra son acteur fétiche. Né à Milwaukee le 11 juin 1935, Gene Wilder avait partagé quelques années plus tôt l’affiche de Mère courage, une pièce de Berthold Brecht, avec Anne Bancroft. En juin 1963, Le couple Brooks/Bancroft l’avait convié à un week-end au cours duquel Mel Brooks lui avait soumis le scénario de Springtime for Hitler. Quatre ans plus tard, le comédien brièvement aperçu dans Bonnie and Clyde obtient son premier rôle marquant au cinéma. Le reste de la distribution est composé de Kenneth Mars, qui remplace Dustin Hoffmann, un temps envisagé pour le rôle de Franz Liebkind, un auteur tyrannique vraisemblablement inspiré de Fritz Lang, du comédien britannique Christopher Hewett dans celui du brillant metteur en scène Roger De Bris, et d’Andreas Voutsinas qui interprète avec flamboyance le majordome Carmen Ghia, « un croisement entre Raspoutine et Marilyn Monroe » d’après les indications de Mel Brooks à l’acteur soudanais-grec.
Le tournage chaotique des Producteurs (le titre du film a été modifié à la demande d’Embassy Pictures) débute le 22 mai 1967 à New York. Le premier jour des prises de vue, le réalisateur débutant lance « Coupez ! » à la place de l’habituel « Action ! ».
Au fil des semaines, le manque d’expérience de Mel Brooks se traduit par des colères homériques dues à la lenteur du processus cinématographique, contraire à la rapidité des tournages de télévision, et aux remarques et commentaires incessants de Zero Mostel — contrairement à Gene Wilder, Mostel ne retournera plus sous la direction de Mel Brooks.
Le tournage s’achève en juin, et Les Producteurs est dévoilé à l’automne suivant aux cadres d’Embassy Pictures, puis au public lors d’une avant-première désastreuse à Pittsburgh, le 22 novembre. Outragée par le caractère provocateur de la farce de Mel Brooks, la production songe à distribuer le film de manière confidentielle avant de l’abandonner à son sort.
Par chance, Peter Sellers, qui avait été approché pour jouer le rôle finalement attribué à Gene Wilder, visionne Les Producteurs au cours d’une projection privée et est immédiatement subjugué par son ton décapant et son humour ravageur. Le lendemain, il contacte Joseph E. Levine et le convainc d’offrir une sortie nationale au long-métrage. Afin d’appuyer son propos, il fait publier dans la foulée une page de publicité dans le magazine Variety pour vanter les mérites du premier long-métrage de Mel Brooks : « Hier soir, j’ai vu le film ultime… Les Producteurs réunit l’essence de toutes les grandes comédies dans un seul film ! », proclame l’encart estampillé par la superstar de La Panthère rose.
Les Producteurs sort sur les écrans New-Yorkais le 18 mars 1968, puis le 10 novembre de la même année dans le reste du pays. Le film reçoit un accueil mitigé du public et de la critique. Certains sont choqués par le mauvais goût de la comédie de Mel Brooks, tandis que d’autres saluent son génie outrancier. Malgré le score décevant du film au box-office américain, l’académie des Oscars se range dans la deuxième catégorie : en avril 1969, elle consacre à nouveau Mel Brooks en lui décernant le trophée du meilleur scénario original face au Faces de John Cassavetes et à 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.
Quant au public français, il ne découvrira Les Producteurs sur grand écran que deux ans plus tard, le 29 septembre 1971, le premier film de Mel Brooks réunissant 247.800 spectateurs dans les salles hexagonales.
SOURCES
Livres
All About Me! My Remarkable Life in Show Business de Mel Brooks (Penguin Random House, 2021)
Mel Brooks de Giannalberto Bendazzi (Editions Glénat, 1980)
Young Frankenstein de Mel Brooks (Black Dog & Leventhal, 2016)
eyE Marty de Marty Feldman (Coronet, 2015)
Documentaire
Mel Brooks : Une légende de 99 ans (Mel Brooks: The 99 Year Old Man!) documentaire en 2 parties de Judd Apatow et Michael Bonfiglio (2026)
CineComedies






