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Louis de Funès et Bourvil dans Le Corniaud (Gérard Oury, 1965)

Le Corniaud : Pas si You Koun-Koun qu’ils en ont l’air !

« Je suis assis le cul entre deux chaises : plus tout à fait acteur, pas encore metteur en scène consacré, ma carrière flottaille. » Ce sont avec ces mots, émaillés d’inquiétude, que Gérard Oury évoque sa situation professionnelle, peu de temps avant les préparatifs de son quatrième long-métrage, Le Corniaud.

Le Crime ne paie pas (Gérard Oury, 1962)D’abord tenté par les drames policiers (La Main chaude en 1960 et La Menace l’année suivante), Oury cinéaste aligne les insuccès en ce début des années 1960. Son sort va changer lors du tournage du Crime ne paie pas, un film à sketches de 1962. Acteur dans le sketche L’homme de l’avenue, Louis de Funès donne un précieux conseil au metteur en scène : « Mais quel film es-tu donc en train de faire ? Je te pose la question : crois-tu être un metteur en scène de films dramatiques ou réalistes ? Si c’est le cas, tu te fourres le doigt dans l’œil ! Parce que tu as ri ! Tu as ri, c’est très rare. Exceptionnel ! Tu es un auteur comique et tu ne parviendras à t’exprimer vraiment que lorsque tu auras admis cette vérité-là. » Trois ans plus tard, Le Corniaud lui donne effectivement raison.

Entre-temps, Oury rencontre Marcel Jullian. Conjointement, ils écrivent Le Cargo de la colère, l’histoire vraie d’un « navire-bordel et de son lieutenant de vaisseau, moitié corse moitié viet », mais le film ne se concrétise finalement pas. Les deux hommes s’orientent alors vers un autre fait divers : le 21 janvier 1962, Jacques Angelvin, un présentateur-vedette de la télévision française, est arrêté à New York pour trafic de drogue. En fouillant dans sa Buick, la police trouve cinquante-deux kilos d’héroïne pure acheminée par bateau depuis Marseille. Le scénario prend rapidement forme : Oury et Jullian y opposent Antoine Maréchal, un paisible commerçant, avec Léopold Saroyan, businessman trempant dans d’étranges affaires. La Buick devient une Cadillac Eldorado, et à l’héroïne s’ajoutent quelques kilos d’or ainsi que moult bijoux, parmi lesquels le fameux You Koun-Koun, le plus gros diamant du Monde !

Louis de Funès et Bourvil à propos du film Le Corniaud / Discorama – 4 février 1965

Côté casting, le couple Bourvil/Louis de Funès sonne comme une évidence selon Oury (ironie du sort, Angelvin côtoya Bourvil dans Le Chanteur de Mexico réalisé par Richard Pottier en 1956), et Robert Dorfmann prend en charge la production. Ce dernier avait déjà envisagé de réunir ces deux acteurs – voire même de Funès et Fernandel – avant que le binôme Bourvil/Fernandel ne s’impose à la tête de La Cuisine au beurre en 1963. Jean-Pierre Mocky comptait lui aussi les associer, sur la plateau d’Un drôle de Paroissien. Las, des exigences financières disproportionnées viendront contrecarrer ses plans.

Bourvil, Louis de Funès et Jean Gabin dans La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara, 1956)Gérard Oury remporte donc la mise. Précisons néanmoins que Le Corniaud ne marque pas la première rencontre de Bourvil et de Louis de Funès sur grand écran. Ils avaient déjà partagé l’affiche de Poisson d’avril de Gilles Grangier en 1954, des Hussards d’Alex Joffé en 1955, d’Un clair de lune à Maubeuge de Jean Chérasse en 1962, et surtout de La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara en 1956.

Sur Le Corniaud, Bourvil touche encore le triple du salaire de son partenaire hyperactif. Il faut dire que l’acteur normand est une star établie depuis une décennie. Louis de Funès, pour sa part, entame seulement son irrésistible ascension au lendemain des triomphes consécutifs du Gendarme de Saint-Tropez et de Fantômas, sortis l’année précédente. Il n’empêche, l’entente entre les deux hommes est au rendez-vous, ce dont témoigne de Funès auprès d’un journaliste du magazine Ciné-Revue : « On m’a souvent demandé si ça ne m’avait pas gêné de travailler avec Bourvil. Pas le moins du monde. Je crois que nous nous complétons merveilleusement. Bourvil fait partie des comédiens à la drôlerie desquels je ne résiste pas. Il a été d’une grande gentillesse avec moi. Il a accepté mon nom à côté du sien, au-dessus du titre, comme l’avait fait d’ailleurs Jean Marais dans Fantômas. C’étaient pourtant eux les stars alors que je n’étais pas grand-chose. Grâce à eux, celui qui était toujours en bas de l’affiche s’est retrouvé un jour en haut. C’est important dans une carrière. S’ils m’avaient laissé en bas, j’aurais pu y rester longtemps. »

Tournage du film Le Corniaud / JT 20h 24 octobre 1964

Parallèlement, l’aventure du Corniaud est loin de se dérouler sans accroc. Au sein de ses mémoires, Gérard Oury raconte : « Je devais donner le premier tour de manivelle le lundi 31 août 1964. L’avant-veille, samedi soir, le gamin de mon premier assistant, un gosse de seize ans, pique la Jaguar verte dans laquelle d’Italie en France, de Funès doit suivre Bourvil, part en java dans Rome et emplafonne un poids lourd ! Pas trop grave pour le garçon : une jambe fracturée, mais la bagnole est détruite. Il faut, primo, en commander une autre à Paris, la peindre, la truquer et cela prendra au minimum quinze jours, secundo : chambarder le plan de travail, de façon à tout « shooter » sur Bourvil et la Cadillac blanche. Louis attendra l’arrivée de sa nouvelle Jag. Il comprend. À Rome, il y a tant de belles choses à voir. »

Louis de Funès sur le tournage du film de Gérard Oury Le Corniaud (1965)Quinze jours plus tard, lorsque Gérard Oury présente les rushes à son équipe, toute le monde rit, exception faite de Louis et de Jeanne de Funès : « Quel couillon j’ai été, témoigne le metteur en scène, quel manque de psychologie ! Inviter Louis à des rushes dont je sais qu’il est presque totalement absent. À l’aube, le téléphone sonne. Louis me demande de monter le voir. Nous demeurons tous Résidence-Palace, quartier du Parioli, le Neuilly romain, l’hôtel nous servant également de décor. Louis et Jeanne m’accueillent, blêmes, contractés et d’entrée de jeu m’accusent d’avoir abusé Louis en lui promettant un rôle à égalité avec Bourvil au moment où démarre enfin sa carrière, et de n’avoir pas tenu parole. Pendant la nuit, le couple a passé le script à la moulinette et me déplie au nez un gigantesque diagramme démontrant, à l’aide de points rouges et de losanges verts face à chaque réplique, que le personnage de Saroyan ne vaut pas tripette à côté de celui d’Antoine Maréchal. J’ai beau déployer toute ma force de persuasion, rien n’y fait. C’est vrai, j’en conviens, Bourvil a plus de texte à dire, mais tout ce qui est drôle visuellement appartient à de Funès et à l’arrivée, j’en donnerais ma main à couper, chacun aura sa chance. »

Louis de Funès sur le tournage du film de Gérard Oury Le Corniaud (1965)Pour l’heure, Louis s’agace, et menace l’équipe de faire la “grève du masque” : « Puisque c’est comme ça, je ne joue plus ! » En réalité, il se contente, vingt-quatre heures durant, d’interpréter ce qu’on lui demande, ni plus ni moins, sans grimace ou expression particulière. Un souvenir douloureux pour Oury : « Mon cœur se serre chaque fois que je revois Le Corniaud. Je sais exactement à quel endroit du film se trouve le plan où Louis ne joue plus. Il pense que son ami l’a trahi. Cela me rend rétrospectivement très malheureux. » Afin de calmer la situation, l’auteur-réalisateur conçoit une nouvelle séquence durant laquelle de Funès compare sa frêle musculature à celle – nettement plus spectaculaire – de l’ancien catcheur Robert Duranton. Une idée désopilante, qui contente tout le monde !

Robert Duranton et Louis de Funès sur le tournage du film de Gérard Oury Le Corniaud (1965)

La tension diminue, mais une étroite surveillance se met en place, menée par les épouses des deux vedettes, présentes sur les lieux. Venantino Venantini, alias Mickey dans le film, relate la situation : « Discrètes et omniprésentes à la fois, elles les couvaient comme des mères poules. J’étais malgré moi leur confident. La première à m’avoir posé des questions sur le tournage fut Mme Bourvil.
− Il a bien joué aujourd’hui, mon André ?
− Comme d’habitude, Jeanne. Vous savez mieux que moi que c’est un grand professionnel.
Jeanne de Funès, de loin, avait peut-être aperçu notre aparté. Le lendemain, à son tour, elle vint me voir. En m’attrapant la main, elle chercha elle aussi à savoir si son cher époux était à la hauteur de la situation. Il y avait de l’amitié mais aussi une petit rivalité entre les deux monstres sacrés… »

Bourvil et Louis de Funès sur le tournage du film de Gérard Oury Le Corniaud (1965)

Le cascadeur Yvan Chiffre donne également de sa personne, appelé en urgence, de Rome. Sa mission : sauter du haut d’une falaise, à plus de trente mètres ! Un record. Tous les plongeurs italiens ont refusé. Pas si fous, ces Romains… Yvan Chiffre, lui, accepte : « Les caméras sont prêtes, je m’avance vers le bord de la grande falaise. Le trac commence à me prendre : c’est un sentiment un peu paralysant, mais aussi très positif, puisqu’il met tous les sens en éveil. (…) Je dois y aller. Je m’avance, vêtu en femme, comme l’exige le scénario. Sous la perruque aux longs cheveux blonds, je suis coiffé d’une calotte en acier qui doit amortir le choc. (…) Saut de l’ange : je regarde le ciel, puis ma tête commence à basculer. Je sens que je descends à une vitesse vertigineuse. Les yeux exorbités, je regarde la muraille rocheuse qui défile à une vitesse incroyable, comme un kaléidoscope. Trop vite, beaucoup trop vite. (…) Une explosion craque dans ma tête, j’ai l’impression qu’on m’a tapé le haut du crâne avec une batte de base-ball ; mes bras se retournent à l’extérieur, une interminable seconde s’écroule, puis je suis propulsé vers le haut et je surgis de l’eau. Partout autour de moi et sur la falaise, d’immenses applaudissements retentissent. (…) Au débarcadère, tout le monde m’entoure et je reçois les félicitations du metteur en scène Gérard Oury qui, très ému, me dit : C’était superbe ! Mais ce n’était pas de ce rocher que le plongeon était prévu, mais de l’éperon, beaucoup plus bas. Ça m’aurait suffi. Mais merci encore, c’était très beau ! »

Gérard Oury en plein tournage du CorniaudLe tournage, qui s’étale du 31 août au 7 décembre 1964, en direct (c’est-à-dire sans post-synchonisation), prend beaucoup de retard, et petit à petit les dépassements de budget atteignent un niveau considérable. Le film coûte en définitive cinq cent trente millions de francs, au lieu de trois cent cinquante ! Gérard Oury apporte beaucoup de soin à son bébé : « Je veux faire ce métrage comme il doit être fait. Tant pis si je ne gagne rien. Pour cela, j’ai employé les grands moyens. Je me suis acharné à travailler très très très longtemps sur le scénario. Un an et demi. La page blanche ne me fait pas peur. Pas plus que l’ampleur des moyens. » Robert Dorfmann termine le film ruiné, allant jusqu’à emprunter au casino de Monte-Carlo pour payer techniciens et ouvriers.

Fort heureusement, à l’arrivée, la réunion jubilatoire du candide Normand et de son compère irascible fera du Corniaud le plus gros succès de l’année, avec plus de onze millions de spectateurs. Les critiques applaudissent tout autant. Robert Monange, pour L’Aurore, s’exclame : « Le Corniaud est un film charmant, bien fait par Gérard Oury, au dialogue excellent de Georges André Tabet, avec un acteur tout à fait exceptionnel, Bourvil, et un autre très bon, Louis de Funès. » Henri Chapier écrit malicieusement dans Combat : « Il faut tout de même reconnaître la sincérité, le soin et la conviction dont Gérard Oury a fait preuve. Le Corniaud, prenant le chemin inverse des films comiques à la mode, donne au gag la priorité sur le mot d’auteur. Félicitons donc Oury d’avoir su échapper à Michel Audiard… » tandis que l’œuvre apparaît comme une « très heureuse surprise » aux yeux de Jean de Baroncelli (Le Monde).

Gérard Oury à propos du film Le Corniaud / Discorama – 25 avril 1965

Évidemment, le duo comique numéro un du cinéma français des années 1960 n’en restera pas là : lors du tournage, Gérard Oury décrit à ses deux vedettes une autre idée de scénario. Après avoir traversé la Riviera en Cadillac, Bourvil et de Funès vont bientôt s’embarquer dans une nouvelle aventure : « Bourvil, Louis de Funès, Robert Dorfmann et moi sommes d’accord pour faire un autre film ensemble, précise en son temps l’heureux réalisateur, mais je me refuse à donner une suite au Corniaud. Je ne remettrai pas les pieds dans les mêmes chaussures, si vernies soient-elles. » L’intrigue d’une seconde vadrouille, tirée d’un vieux scénario, se peaufine alors : « Nous les retrouverons tous les deux pendant la dernière guerre, à la tête d’un réseau qui s’emploie à faire fuir la France occupée à des prisonniers alliés évadés. Chacun a sa filière. Bourvil, frère d’une bonne sœur, achemine ses passagers de couvent en couvent, tandis que Louis de Funès, parent d’une dame de mauvaise vie, transfère les siens de l’une à l’autre de ces « maisons » abolies plus tard par Marthe Richard. Seulement, une interférence se produit. Bourvil et ses évadés se retrouveront dans les « maisons » de Louis de Funès, tandis que celui-ci empruntera la filière des couvents. » Mais ceci est une autre histoire…

Bourvil tournant la célèbre scène de la 2 cv désintégrée dans Le Corniaud (Gérard Oury, 1965)

par Gilles Botineau

Pour en savoir plus :
Gérard Oury, Mémoires d’éléphant (Olivier Orban éditions)
Gérard Oury, Ma grande vadrouille (Plon)
Venantino Venantini, Le dernier des Tontons flingueurs (Michel Lafon)
Yvan Chiffre, À l’ombre des stars, 30 ans d’action dans le cinéma (éditions Denoël)
Patrick et Olivier de Funès, Ne parlez pas trop de moi, les enfants ! (Le Cherche Midi)
Bertrand Dicale, Louis de Funès, Grimaces et gloire (Grasset)
Christophe Geudin et Jérémie Imbert, Les Comédies à la française (Fetjaine)
Jean-Pierre Mocky, La longue Marche (Editions Neige – Ecriture)

Le Corniaud – Coffret collector – DVD + Blu-ray + scénario (StudioCanal)

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